02 juillet 2009

Ginger. 2.

- Alors, t'as choisi ?
- Je ne sais pas encore... Et toi ?
- Oui, celui sur la gauche. En bleu nuit.
- Excellent choix. Par contre...
- Tu crois que quelqu'un a déjà une option dessus ?
- Ben, c'est de la marque, et assez unique dans son genre. Et je t'avoue que je ne me souviens plus.
- Je croyais que tu étais super calée dans ce domaine.
- Ma mère et mon amie Phryne plutôt, et ça fait quelques semaines que je n'ai pas eu l'occasion de les écouter papoter à ce sujet, j'étais trop occupée à insulter tout bas mon fiancé.
- Ton fiancé ?
- Pas vraiment. Presque. J'ai pas envie d'en parler. Ecoute, il me semble que c'est libre depuis quelque temps. Par contre, accroche-toi, il est quand même second en lice pour le trône de Suède.
- Et c'est qui le premier ?
- Sa sœur.
- Elle est bonne ?
- Elle est prise. Va !

Ginger a rajusté sa robe (elle doit avoir quelques contacts intéressants dans son carnet d'adresses pour obtenir des fringues comme ça) et s'est dirigée vers sa cible. Je suis restée seule un instant, attrapant au vol une coupe sur le plateau d'un serveur qui ne s'en aperçut même pas, tant mon geste fut vif et élégant (des années d'entraînement, Calixte vous le confirmera, il est mon maître en la matière).

Heureusement, les filles comme moi, ça ne reste jamais longtemps seule.
Même fraîchement débarqué en Suède, dans une soirée plus posh tu meurs où elle ne connait personne d'autre que la flamboyante anglaise qui l'y a traînée de force.

Un maintien impeccable mais décontracté, une mine avenante et un décolleté vertigineux permettent généralement que l'on ne vous confonde pas avec la tapisserie.
J'avais donc à peine eu le temps de tremper mes lèvres dans les bulles de mon verre qu'un jeune homme venait s'y suspendre. (A mes lèvres, pas à mon verre et pas encore à mon décolleté, suivez un peu )
Malheureusement , je suis tombée sur le goujat de la soirée.
Il a commencé par me faire un baise-main. La vieille duchesse qui s'enfilait canapé sur canapé près de moi, tout en se plaignant du manque d'appétit qui venait avec l'âge a presque ricané, pendant que je me retenais de gifler l'insolent.
- Enchanté, a-t-il enchaîné.
En français.
Malheur de malheur, un erasmus paumé ici, invité par erreur, que sais-je. Un béotien des bonnes manières. Et il tombait sur moi.

Autant vous dire qu'enchantée, je ne l'étais pas, j'ai rapidement essuyé la bave que l'indélicat avait laissé sur ma main. Il était vraiment mal parti celui là. Non seulement on ne baise la main que des femmes mariées quand on est poli, mais enchanté ça ne se dit pas, surtout quand on ne sait même pas à qui on s'adresse et qu'on a omis de se présenter.

Je l'ai regardé froidement sans parler et j'ai attendu qu'il se dépêtre de son inconfortable situation.
Il s'y est très mal pris :
- C'est d'un snobinard ici, tu trouve pas ? Ils ont tous un balai dans l'cul.
- J'ai moi-même un vibromasseur dans le vagin, mais chacun fait ce qu'il lui plaît, et il ne me viendrait pas à l'esprit de critiquer les fantaisies anales de mes commensaux, j'ai rétorqué.
La duchesse qui vraisemblablement parlait le français a avalé son canapé de travers.
Le foutriquet qui m'importunait n'a pas trop su quoi répondre. Et au lieu de battre poliment en retraite en prétextant que sais-je moi, une appendicectomie urgente, il a commencé à faire le poisson, ouvrant et fermant la bouche à un rythme quasi hypnotique sans qu'aucun son n'en sorte.
J'allais bailler pour signifier mon désintérêt total quand une voix fort familière m'a interpellée :
-Mais qui voilà ?  Framboise Hurtebise en personne, et je vois que vous avez fait la connaissance de Boris, mon nouveau secrétaire.
- Pas à proprement parler, cher Monsieur de Grignan, vous avez vraisemblablement omis de le briefer sur la conduite à tenir en bonne société.
Monsieur de Grignan a froncé un sourcil, congédié Boris d'un bref geste de la main et il m'a souri.
- S'il y avait un endroit où je ne pensais pas vous trouver, c'est ici. Je suis en séminaire quelques jours dans les environs et l'hôte de cette soirée avec qui j'ai eu l'heur de faire mes études à Oxford m'a interdit de prendre un hôtel.
- Charmante opportunité de revoir un vieil ami.
- En effet, Mais vous ? Ici ?
- Je suis venue avec Ginger McNichols, la personne rousse qui semble être en train d'hypnotiser le Duc de Värmland.
- Que lui veut-elle ?
- Etant journaliste-photographe, elle est sûrement en train de lui demander s'il veut bien poser nu pour elle dans une rame de métro de la capitale aux heures de pointe. Si vous aviez vu ce qu'elle a fait faire hier au Prince Wenzeslaus.

Monsieur de Grignan a haussé un sourcil, m'a dévisagé. J'avais dit ça très sérieusement.
- Framboise...
- Oui ?
- Vous me montrerez les photos ? Je doute que le Duc accepte mais quelque chose me dit que vous...
- Elle sait se montrer très persuasive, ais-je soupiré. Mais le duc, lui, n'aura droit qu'à un reportage photo classique. D'après ce que j'ai compris, Ginger a reçu une commande pour un reportage sur les familles royales nordiques. Elle n'y connait rien, le temps lui manquait pour les recherches et c'est pour ça que je l'accompagne. Accessoirement, elle m'utilise comme modèle pour un projet plus... personnel. Vous savez tout très cher.

Monsieur de Grignan a souri.
Je l'ai déjà dit mille fois, mais il est vraiment bel homme. Nos relations s'étaient un peu distendues à la suite de la découverte de la conduite déviante de son fils Hermance, alors mon fiancé. Mais malgré les tensions entre nos deux familles nous étions restés en assez bons termes.
Nos soirées coquines s'étaient pourtant terriblement espacées ces derniers temps.
- Framboise, je vois cette petite flamme caractéristique s'allumer dans votre regard mais... J'ai entendu dire que vous aviez depuis quelque temps jeté votre dévolu sur Clément de Latal.
- Oui, on peut formuler ça comme ça. Comment le savez vous ?
- Ma femme me l'a appris
- Naaaan, ne me dites pas que ça a déjà été publié dans la rubrique potins mondains de Ménopause et Bonnes Manières Magazine.
- Si. Et ma fille en a presque fait une dépression.
- Sa mère lui a prêté du Xanax j'espère ?
- Framboise...
- Pardon.
- Toujours est-il que, bien que l'envie ne m'en manque pas, je préférerai ne pas empiéter sur le territoire d'un Latal.
- Ça ne vous gênait pas d'empiéter sur celui d'Hermance, votre propre fils.
- Tant que le linge se lave en famille.
- Je vois, ais-je grogné... Maudissant le fat à particule ( c'est son surnom à partir de maintenant), même à des milliers de kilomètres, il parvenait à me gâcher mes soirées.
- Par contre...
- Par contre ?

Monsieur de Grignan a fait signe à quelqu'un derrière moi. Un fort joli quelqu'un, qui s'est approché en arborant un sourire éclatant.
- Framboise Hurtebise, une amie de la famille, en déplacement ici et vraisemblablement un peu esseulée.
Le jeune homme m'a saluée. Dieu qu'il était beau.
- Framboise, voici Joakim, le fils de notre hôte.  Je suis certain qu'il sera ravi de vous faire visiter les lieux. Joakim, n'oubliez surtout pas cette jolie cour intérieure, celle avec la fontaine. Je suis certain que Framboise saura apprécier.

Joakim a saisi au vol deux coupes sur le plateau d'un serveur, qui ne s'en aperçut pas. Il m'en a tendu une et m'a offert son bras.

2 commentaires:

Ant. a dit…

Haaan, comme vous racontez trop bien ...
Euh pardon, je m'égare.

Votre récit est très vivant, on s'y croirait presque. Je suis curieux de voir la tête de Joakim quand vous vous sortirez le vibro.

Framboise a dit…

Et moi, quand il a extrait un manche à balai de ses fesses, j'ai fait quelle tête vous croyez ?

(Votre première phrase, c'est le syndrome Griotte ? Elle aurait même affecté mes lecteurs ? )