15 février 2009

David au pays des Merveilles

David nous en veut.

C'est presque pas de ma faute.

Dans un monde parfait (pour lui) ce pauvre David ne serait pas notre voisin. Et avec un peu de chance, sa régulière ne serait pas de l'acabit de Griotte. D'accord, elle est d'une beauté sans pareil (comprenez : elle a un corps de rêve et elle le prête à quasiment n'importe qui) mais malheureusement ses parents ont tout mis dans le contenant et niveau contenu, ça pêche un peu.
Donc quand David pour une raison x ou y a besoin d'une cavalière qui sait se tenir ou tenir une conversation, voire les deux en même temps, c'est plutôt à moi qu'il demande. J’aime bien : il paie en nature.

Avant-hier, il a sonné. J'ai ouvert.
- "Griotte donne son bain à Poupoune," je l'ai interrompu avant même qu'il n'ouvre la bouche, "Tu peux aller te regarder un porno."
- "Framboise, c'est toi que je venais voir."
- "J'ai pas vraiment envie de sexe aujourd'hui, je suis de mauvaise humeur."
-"Tu pense à autre chose des fois ?"
- "Pourquoi faire ? "
- "Ne pas systématiquement passer pour une nymphomane par exemple. Tu es libre demain soir ? J'aurais besoin de tes services."
- "Demain c'est la Saint-Valentin... Oui. Je suis libre. Faudrait que j'arrête les hommes mariés, un de ces jours. Call-girl ou infirmière ? "
-" Call-girl... "
- "C'est un bon restaurant ?"
- "Oui, le Pré Catelan, ça t’ira ? C'est professionnel, je rencontre un espagnol, il vient avec sa femme et son interprète. Il m'a demandé de venir avec ma petite amie et si possible quelqu'un pour son interprète, histoire de..."
- "Ben on a qu'à prendre Griotte", j'ai pouffé.
Il a continué, imperturbable :
- "J'ai personne de libre, t'as pas une amie présentable et bien élevée qui pourrait faire l'affaire et venir avec toi ? Du genre Phryne."
- "Ça m’étonnerait que Phryne accepte de jouer les geishas mais je vais voir avec le reste de mon carnet d'adresse. T’as même pas une vieille ex pas trop fripée à ressortir ? "
- "Demain, 19h30, chez moi, a soupiré David et il est parti. "

J'ai l'impression que ses jolies épaules s'étaient un peu affaissées entre le début et la fin de notre conversation.

Le problème c'est que j'ai rien trouvé.

Entre les copines pas sortables parce qu'incapables d'appeler une soirée "réussie" si elles n’ont pas roulé sous la table avant minuit, celles trop guindées, et celles pas libres (le soir de la Saint-Valentin fallait pas trop y compter quand même), c'est avec une Griotte au crâne bourré de recommandations que je me suis présentée chez David (je lui avais aussi écrit une règle sur chaque paume : « Tais toi » et « Ferme la bouche quand tu mâches », ça me semblait primordial) .

Il m'a fait les gros yeux mais n'a rien dit. Ça, je le dois à Griotte, elle lui avait fourré la langue dans la bouche.

- "Je te préviens si ça tourne au vinaigre, je t'en tiendrais pour entièrement responsable", m'a finalement murmuré David dans le taxi, caché derrière le mouchoir dont il se servait pour essuyer le rouge à lèvres dont l’avait tartiné sa blonde.

La soirée avait plutôt bien commencé. J'étais en charge de mettre l’interprète à l'aise, ce fut simple, il était plutôt mignon, très gentil et les quelques brides d'espagnol de chambre à coucher que je lui glissais à l'oreille quand j’en avais l’occasion semblaient l'amuser prodigieusement.
J’ai vraiment cru qu’on allait y arriver. David paraissait s’en sortir à merveille et de mon côté j’étais bien partie pour finir la nuit avec l’interprète, ça faisait longtemps que je ne m’étais pas fait un bel Hidalgo.

D’accord, gérer Griotte demandait un peu de concentration mais je m’en sortais :
Je faisais du pied au charmant Arsenio d’un côté tandis que de l’autre, j’écrasais les orteils de Griotte dès qu'elle faisait mine de commencer à parler. J’arrivais en même temps à suivre la conversation hautement soporifique des autres convives sur les raisons de la résurgence de l'onirisme dans les pratiques du design graphique. C’était pas super intéressant mais c’est toujours bon d’écouter ce genre de blabla, histoire de pouvoir ressortir deux ou trois références à une date ultérieure, (pour draguer des galeristes pendant les vernissages par exemple.)

Le plus dur fût au moment du plat principal quand cette bêtasse de Griotte a commandé avant moi. Le homard. J’avais pas super envie de sentir la marée à pleine bouche lorsqu’il serait temps de rouler des pelles à Arsenio mais j’ai dû prendre la même chose, de peur que Griotte ne s'emmêle les pinceaux et ne finisse par éborgner à coups de « pinces croustillantes » la femme du futur employeur de son mec. Au moins en cas de doute, elle pouvait copier sur moi.

On y était presque ! On allait passer au dessert quand soudain Griotte m’a regardé et a demandé :
-"Framboise c'est quoi l'onirisme ? "
J’ai fait très simple :
- "C’est comme les rêves. Et certain artistes s’en servent dans leur travaux. "
Elle a explosé de rire, envoyant par la même occasion quelques fragments de chair de homard dans le décolleté de la Señora qui, très stoïque, n’a pas protesté.
-" Rooh rooooh !!!"
- "Non Griotte, non !" Je l’ai pressée, mais c’était trop tard, ses deux neurones s’étaient connectés.
-" Rooh t’imagines si y’avait quelqu’un qui faisait un truc avec le rêve que j’ai fait avec David ? Tu sais celui où on est dans Alice au pays des Merveilles, et je suis Alice et David c’est le lapin, mais il est tout nu, et …"
-"Non Griotte non… "
- "Et… et… "
Elle a eu un hoquet, j’ai cru qu’elle allait s’étouffer, que j’allais pouvoir l’emmener au toilettes et ce serait oublié, mais elle a dégluti et continué :
- "Et son zizi c’était Poupoune. Le furet, Poupoune. Tout vivant et qui bougeait…"

David a viré écarlate. Arsenio qui par conscience professionnelle, ou par simple réflexe, avait tout traduit jusque là s’est interrompu. Le couple d’espagnols gardait leurs bouches ouvertes mais aucun son ne sortait.

Un silence extrêmement gêné s’est installé à notre table et aux tables voisines (Griotte parle très fort.)

Elle a sentit qu’elle avait dit quelque chose de mal. Quel instinct…

Elle a tenté de se rattraper en se tournant vers un David statufié de honte :
- "Enfin, c’est pas comme si en vrai t’avais une bite aussi grosse et poilue. Enfin, elle est douce aussi, et grande mais… "

Je sais que j’aurais dû intervenir avant. Je sais pas, faire quelque chose de moins dramatique, mais suffisant pour détourner l’attention, mais elle se tenait tellement bien depuis le début que j’avais baissé ma garde. Et puis, non ! Je mens ! En fait, c’était juste trop drôle.
Mais comme le patron d’Arsenio lui faisait signe de traduire j’ai quand même pris les choses en mains.
- "Griotte, t’improviser muse pour David est fort louable mais je préfèrerais que tu m’accompagnes une minute, j’ai besoin de ton aide. "
- "On va aux toilettes ? T’as tes règles et t’as pas de tampax ?"

J’ai pas répondu, j’essayais de pas rire. David avait cessé de respirer depuis presque une minute, Arsenio était rubicond et l’espagnol faisait déjà signe au serveur. Si je me mettais à rigoler ça allait tourner au pugilat.

Nous sommes sorties des toilettes 10 minutes plus tard, le temps que je me calme : la table avait été débarrassée et David nous attendait dehors.
Je crois qu’il pleurait.

Et moi, j’ai fini furieuse en réalisant qu'Arsenio n’avait pas eu l’occasion de me laisser son numéro.

Images :Tim Walker "Dream and Magic" in Vogue Italia August 2007

3 commentaires:

Christophe Borhen a dit…

Remarquez, virer écarlate en compagnie de Framboise et de Griotte vous fait, comment dire... passer inaperçu...

Toni a dit…

Ca alors, laisserais-tu entendre qu'il y aurait des soirées réussies où on ne roulerait pas sous la table avant minuit ? C'est dingue, un truc pareil !

Framboise a dit…

Christophe Borhen : nous sommes en effet des jeunes femmes hautes en couleurs

Toni : J'ai mis un certain à l'admettre mais c'est vrai : si tu reste conscient assez longtemps tu peux regarder les autres tomber et te moquer d'eux.